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âș RĂ©fĂ©rence complĂšte : M.-A. Frison-Roche, Si le stratagĂšme probatoire du Roi Salomon n’avait pas fonctionnĂ©, document de travail, octobre 2025
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đCe document de travail est la base de l’article paru en 2026 dans les MĂ©langes dĂ©diĂ©s Ă Pierre Crocq, publiĂ©s aux Ă©ditions Lextenso – LGDJ.
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âș RĂ©sumĂ© du document de travail :   Aussi cĂ©lĂšbre et prĂ©cieux dans la science biblique que dans la culture et l’imaginaire juridique, le Jugement de Salomon est une mesure d’instruction, un stratagĂšme probatoire (I). Mais mĂȘme un Roi ne peut ĂȘtre assurĂ© de la rĂ©ussite d’une mesure d’instruction que son imperium lui permet d’imposer, rien ne lui garantit la rĂ©ussite du stratagĂšme probatoire qu’il a conçu, c’est-Ă -dire la dĂ©couverte de la vĂ©ritĂ©. La mesure d’instruction qu’il imagina suppose un amour maternel qui entraĂźne chez celle qui pourrait prĂ©fĂ©rer continuer de disputer qu’elle choisit plutĂŽt de ne pas possĂ©der l’enfant et le laisser Ă l’Ă©tat de cadavre, simple proie inerte de la demande d’accaparement formulĂ©e par la demanderesse. C’est la vertu de la femme qui permet la sagesse du Juge. Le moyen de preuve aurait pu ne pas fonctionner (II). Cela n’est guĂšre envisagĂ© car l’on prĂ©sente toujours le Roi Salomon comme Ă©tant sage et la mĂšre comme prĂ©fĂ©rant l’enfant Ă elle-mĂȘme. Mais si l’on sort du Livre des Rois oĂč la vertu rĂšgne, celle de la mĂšre comme celle du Juge pour faire face Ă la passion de celle qui Ă©touffa dans la nuit son nouveau-nĂ© et vient maintenant requĂ©rir la force de la justice pour s’emparer du second, l’on peut songer en dĂ©ambulant dans la salle des pas perdus d’un Palais de Justice qu’il arrive bien souvent que des adultes se prĂ©fĂšrent aux enfants. Et si la seconde mĂšre s’Ă©tait prĂ©fĂ©rĂ©e Ă l’enfant ? Que serait-il arrivĂ© si l’ordre du juge, dĂ©jĂ en cours d’exĂ©cution, n’avait pas Ă©tĂ© arrĂȘtĂ© par la vertu de la dĂ©fenderesse ? (III). Qu’aurait alors fait le Roi pour exercer avec justice son office de Juge, puisque la vĂ©ritĂ© ne lui aurait pas Ă©tĂ© accessible ? (IV). Si l’on change un Ă©lĂ©ment du rĂ©cit, parce que la justice est humaine, que les passions animent les parties, que les enfants sont souvent les victimes silencieuses de part et d’autre, alors la Justice est-elle encore possible ?
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đlire le document de travail ci-dessous—ïž
1. Pierre CrocqđĄdirecteur d’Instituts judiciaires (IEJ), amenait les Ă©tudiants, ceux d’Angers puis de Paris, jusqu’aux salles d’audience oĂč, devenus juges et avocats, ils exercent aujourd’hui l’art de la justice. Nous y passons, chacun attendant la Justice, elle doit y ĂȘtre prĂ©sente et incarnĂ©e. Les murs de l’IEJ de la FacultĂ© de Droit d’Angers rendent dĂ©sormais hommage Ă leur directeur. Tout autant qu’un livre et mieux que les parois de verre, les murs de pierre portent les inscriptions, les portraits, les reprĂ©sentations de cette justice humaines et de ceux qui l’enseignent et la rendent. Dans la grande salle d’audience du Tribunal judiciaire de Paris, forteresse de verre, il y a tout de mĂȘme suffisamment de pierre et de hauteur pour qu’on ait pu y reproduire la lettre du premier alinĂ©a de l’article 16 du Code de procĂ©dure civile, que l’on appelle « Code de professeurs » : Le juge doit, en toutes circonstances, faire observer et observer lui-mĂȘme le principe de la contradiction. Merci aux professeurs Motulsky, Cornu, Foyer, TerrĂ©, qui firent naĂźtre ce Code-lĂ , et cet article-lĂ . Merci aux professeurs qui, comme Pierre Crocq, dirigent les IEJ et amĂšnent les Ă©tudiants dans la salle des pas perdus, c’est-Ă -dire celle par laquelle l’on retrouve son chemin pour aller vers le bureau de l’aide juridictionnelle, vers la salle oĂč le juge Ă©coute publiquement et rendra son jugement Ă voix haute, vers son bureau plus Ă l’Ă©cart oĂč il rĂ©concilie.Â
2. Le Roi Salomon dans le texte et dans les algorithmesđĄÂ L’une des reprĂ©sentations que l’on donne souvent de la Justice pour la faire comprendre aux Ă©tudiants est celle du Roi Salomon. C’est effectivement une « histoire Ă©difiante »đ1terme choisi par le MusĂ©e du Louvre pour dĂ©crire le tableau qu'en fĂźt Poussin.. L’image est alors plus exacte, plus violente que l’image populaire du fruit coupĂ© en deux sans chercher Ă savoir qui a raison et qui a tortđ2đŽïžM.-A. Frison-Roche, La part du gracieux dans le traitement juridictionnel de la compliance, 2026.. Il y eut rarement autant de distance entre le rĂ©cit biblique et ce qui serait sa sagesse constituant Ă Â couper les demandes en deux pour que chacun s’en retourne Ă moitiĂ© content sans jamais que l’on sache qui avait raison et qui avait tort. Ainsi, si l’on demande une dĂ©finition Ă l’algorithme, la rĂ©ponse est : « un jugement de Salomon dĂ©signe donc un verdict mettant fin Ă un conflit en renvoyant dos Ă dos les parties : soit en partageant les torts, soit en contraignant l’une des parties Ă renoncer Ă son action ». C’est le contraire mĂȘme de la justiceđ3Ainsi đŽïžAndré WĂ©nin, souligne : "dans le langage courant, un "jugement de Salomon" est un verdict qui renvoie dos Ă dos les parties et met fin de la sorte au litige confus qui les oppose quand bien mĂȘme ce doit ĂȘtre au mĂ©pris de la justice"(đLe roi, la femme et la sagesse. Une lecture de 1 Rois 3, 16-28, 1998, p.29). Mais l’on retrouvera sans doute de plus en plus cette dĂ©finition inexacte dans les copies puisqu’on lit moins les textes qu’on ne se rĂ©fĂšre qu’Ă ce que rĂ©pĂštent inlassablement les  algorithmes. Cette dĂ©finition est pourtant inexacte.
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3. Violence et PassionđĄInexacte car en premier lieu dans le Livre des Roisđ4Livre des Rois, I, 3, 16-28.  il s’agit au contraire non pas de concilier sans savoir mais Ă l’inverse de discerner le vrai du faux et de ce seul fait d’en dĂ©duire qui a raison et qui a tort pour rendre entiĂšrement justice Ă qui a raison et rejeter qui a tort : Salomon parce qu’il connait la vĂ©ritĂ© des faits pourra ainsi dans ce second temps ĂȘtre juste. En second lieu, le rĂ©cit n’est que de mensonges, menaces et morts. Il n’y a pas de douceur, tout est force. Passion du dĂ©sir de possĂ©der l’enfant chez celle qui n’en est pas la mĂšre, force de l’amour chez la mĂšre qui se sacrifie pour son enfant, force du Droit qui frappe deux fois, par l’ordre de de trancher l’enfant, par l’attribution du titre juridique de mĂšre, remettant ainsi par la Justice les choses en ordređ5L'on se souvient de la dĂ©finition de la Justice par Confucius, justice par laquelle l'ordre revient dans le Royaume : il faut appeler la mĂšre mĂšre et le fils fils..
4. L’exactitude des tableauxđĄC’est d’ailleurs ce que l’Art a retenu. Cette histoire biblique, que l’on dit ancrĂ©e dans des temps plus anciens et des terres plus lointaines encore, a Ă©tĂ© peinte par l’Ecole de Raphael dans un tableau oĂč l’on peut voir un cadavre de nouveau-nĂ© gisant Ă terre tandis que l’autre enfant se dĂ©bat, sans doute en vain car  l’exĂ©cuteur le tient fermement Ă la verticale et le tranchera tout du long sans que la victime tenue par un pied ne puisse lui Ă©chapper. Les deux enfants ne sont guĂšre regardĂ©s, ni celui qui vient de mourir, dĂ©jĂ abandonnĂ© par sa mĂšre qui le tua dans la nuit en s’endormant sur lui, ni celui qui tente encore d’Ă©chapper Ă son sort, l’un frappĂ© par la nĂ©gligence de sa propre mĂšre, l’autre bientĂŽt tuĂ© sur ordre du Juge. Le Roi regarde l’enfant qui devrait donc mourir, levant dĂ©jĂ le bras, soit pour que sa sentence mortifĂšre s’abatte soit pour le protĂ©ger et suspendre son ordre, tandis que les femmes se disputent la qualification juridique enviĂ©e et revendiquĂ©e de mĂšre puisque Salomon a le pouvoir de donner ce titre juridique soit Ă l’une soit Ă l’autre. A l’Ă©poque l’unicitĂ© de la maternitĂ© ne se disputait pas.

Valentin de Bourgogne en 1629 en reprit la composition. Le tableau rĂ©alisĂ© par Poussin en 1649 est construit diffĂ©remment. Il fait apparaitre le juge immobile en position magistral, droit regardant devant lui. Il est le personnage autour duquel tout s’agence, puisqu’il est la justice. Pesant le pour et le contre, dualitĂ© et opposition que reprĂ©sentent les deux plaidantes. Chacun de ses bras les dĂ©signant, il est par sa position mĂȘme la balance de la justice. Pourtant il donnera entiĂšrement satisfaction Ă l’une et rejetera l’ensemble de la prĂ©tention de l’autre.Â

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5. La vĂ©ritĂ© dĂ©couverte, prĂ©alable obtenu par le Roi Salomon pour un jugement qui ne pouvait alors qu’ĂȘtre juste puisque le Juge Salomon est impartialđĄLorsque le juge Salomon se prononcera sur le fond du litige il dira que la femme dĂ©fenderesse est la mĂšre du nouveau-nĂ© disputĂ© et rejetera entiĂšrement la prĂ©tention de la femme qui lui rĂ©clamait l’attribution de l’enfant. Mais ce que l’on appelle le Jugement de Salomon n’est pas le jugement sur le fond, il est l’ordre par lequel il ordonne de couper l’enfant, c’est-Ă -dire non pas un acte de juris-dictio mais l’acte d’imperium par lequel la preuve du lien maternel est dĂ©couvert. Cet acte de puissance est possible, il est ici acte de puissance absolue puisqu’il impose la mise Ă mort de l’innocence mĂȘme qu’est le nouveau-nĂ©, puisqu’il est Roi. Le Roi Salomon dĂ©couvre ainsi la vĂ©ritĂ© par une mesure d’instruction que seul un Roi, parce qu’il est dotĂ© d’AutoritĂ©, peut ordonner. Cela lui est par la suite aisĂ© d’ĂȘtre juste car tout tiers peut ainsi, s’il connait la vĂ©ritĂ©, peut dans l’exercice de la juris-dictio ĂȘtre juste dĂšs l’instant qu’il est impartial et dĂ©sintĂ©ressĂ©. C’est donc parce qu’il est un « Roi-Juge » qu’un tel rĂ©cit peut se dĂ©rouler car lorsqu’il prendra sa pure fonction de juge, alors Salomon pourra ne plus dĂ©signer que celle qui de droit mĂ©rite le titre de mĂšre.

6. Plan đĄLe Jugement de Salomon est une mesure d’instruction, un stratagĂšme probatoire (I). Mais mĂȘme un Roi ne peut ĂȘtre assuré de la rĂ©ussite d’une mesure d’instruction que son imperium lui permet d’imposer, rien ne lui garantit la rĂ©ussite du stratagĂšme probatoire qu’il a conçu, c’est-Ă -dire la dĂ©couverte de la vĂ©rite. La mesure d’instruction qu’il imagina suppose un amour maternel qui entraĂźne chez celle qui pourrait prĂ©fĂ©rer continuer de disputer qu’elle choisit plutĂŽt ne pas possĂ©der l’enfant et le laisser Ă l’Ă©tat de cadavre, simple proie inerte de la demande d’accaparement formulĂ© par la demanderesse. C’est la vertu de la femme qui permet la sagesse du Juge6đŽïžW.A.M. Beuken, đNo Wise King without a Wise Woman (I Kings iii 16-28), citĂ© par AndrĂ© WĂ©nin đLe roi, la femme et la sagesse. Une lecture de 1 Rois 3, 16-28, 1998). Le moyen de preuve aurait pu ne pas fonctionner (II). Cela n’est guĂšre envisagé car l’on prĂ©sente toujours le Roi Salomon comme Ă©tant sage et la mĂšre comme prĂ©fĂ©rant l’enfant Ă elle-mĂȘme. Mais si l’on sort du Livre des Rois oĂč la vertu rĂšgne, celle de la mĂšre comme celle du Juge pour faire face Ă la passion de celle qui Ă©touffa dans la nuit son nouveau-nĂ© et vient maintenant requĂ©rir la force de la justice pour s’emparer du second, l’on peut songer en dĂ©ambulant dans la salle des pas perdus d’un Palais de Justice qu’il arrive bien souvent que des adultes se prĂ©fĂšrent aux enfants. Et si la seconde mĂšre s’Ă©tait prĂ©fĂ©rĂ©e Ă l’enfant ? Que serait-il arrivĂ© si l’ordre du juge, dĂ©jĂ en cours d’exĂ©cution, n’avait pas Ă©tĂ© arrĂȘtĂ© par la vertu de la dĂ©fenderesse ?  (III). Qu’aurait alors fait le Roi pour exercer avec justice son office de Juge, puisque la vĂ©ritĂ© ne lui aurait pas Ă©tĂ© accessible ? (IV). Si l’on change un Ă©lĂ©ment du rĂ©cit, parce que la justice est humaine, que les passions animent les parties, que les enfants sont souvent les victimes silencieuses de part et d’autre7đŽïžE. AbĂ©cassis, đJustice Ă la française, 2024., alors la Justice est-elle encore possible8đŽïžM.-A. Frison-Roche, đ€Juger une situation familiale, une "obligation impossible", Dialogue avec Ăliette AbĂ©cassis autour de son roman Divorce Ă la française, 2025. ?
I. UNE MESURE D’INSTRUCTION QUE SEUL UN ROI, DOTĂ D’AUTORITĂ PEUT ORDONNER, PERMETTANT AINSI LE JUGEMENT JUSTE QUI SERA ADOPTĂ PAR LE JUGE IMPARTIAL
7. RĂ©trospection de connaissance et prĂ©jugĂ©đĄÂ L’opinion du peintre, qui nous reprĂ©sente la situation, est faite. Pour que le tableau soit édifiant, la dĂ©fenderesse est nimbĂ©e de lumiĂšre et sa protestation magnifique la fait se dĂ©ployer dans l’espace du tableau tandis qu’elle espĂšre que l’issue du litige n’aura pas pour prix la vie de l’enfant, alors que la demanderesse qui exige l’attribution de l’enfant, mĂȘme la moitiĂ© de son cadavre, partage avec le premier nouveau-nĂ© qu’elle Ă©crasa de son poids dans la nuit sa couleur cadavĂ©rique. Le spectateur est ainsi mis dans la connivence de ce qui apparaĂźtra plus tard comme la vĂ©ritĂ©. Avant le jugement sur le fond, nous avons une idĂ©e prĂ©conçue de ce qui doit ĂȘtre dit sur la prĂ©tention de l’une et de l’autre : donner tort Ă celle qui est comme la mort, donner raison Ă celle qui est comme la vie.
VoilĂ l’un des enjeux de l’impartialitĂ© quand on dĂ©crit un cas : ne pas par prĂ©jugé embruer de lumiĂšre celle qui nous plaĂźt et rendre repoussante celui qui ne nous plait pas en respectant le principe premier du procĂšs qui veut que c’est le Jugement qui fixe les places, ici celle qui tua son enfant en l’Ă©touffant par nĂ©gligence et qui veut en dĂ©rober un autre la justice n’Ă©tant qu’un moyen pour y parvenir et celle qui a pris soin de son nouveau-nĂ©, demeurĂ© vivant. Les peintres, qui connaissent la fin du rĂ©cit de Salomon, prĂ©jugent donc pour nous Ă©difier, en insĂ©rant le jugement final dans le moment antĂ©rieur de l’instruction. C’est pourquoi le tableau est lui-aussi un rĂ©cit qui comprend l’avant (le mort du premier enfant la nuit prĂ©cĂ©dente), l’instant (l’instruction) et le futur (la reconnaissance par le jeu des lumiĂšres de celle qui a tort et de celle qui a raison).
Que font les rĂ©seaux sociaux dans les procĂšs en cours avant que les juges ne statuent ? Ne nimbent-ils pas de lumiĂšre ceux qu’ils veulent dĂ©jĂ triomphants et ne prĂ©sentent-ils pas comme cadavĂ©riques ceux qu’ils estiment coupables ? Connaissent-ils dĂ©jĂ les jugements au fond ? Ou prĂ©jugent-ils pour obtenir gain de cause pour ceux qu’ils apprĂ©cient et mettre Ă mort ceux qui n’apprĂ©cient pas ? Les Ă©tudes abondent sur le « tribunal mĂ©diatique ». Le Louvre n’est pas si loin, oĂč Poussin traçait dans son cadre les traits d’une histoire Ă©difiance. Mais cette oeuvre est rĂ©trospective et le passĂ© de la dispute peut donc se colorer de ce qui fut rĂ©vĂ©lĂ© par la suite, le peintre Ă©tant lui-mĂȘme aprĂšs le temps du jugement sur le fond. La Cour europĂ©enne des droits de l’Homme rappelle que c’est lorsque les lumiĂšres qui sont donnĂ©es aux faits et aux personnes sont trop violentes, le dĂ©bat dĂ©mocratique et le droit Ă l’information ne sont plus servis.
8. Une prĂ©tention Ă©tayĂ©e bĂątie par celle qui rĂ©clame l’enfant vivantđĄÂ Le texte est plus neutre que ces reprĂ©sentations picturales. Comme le souligne RenĂ© Girard dans le commentaire qu’il fĂźt du texteđ9đŽïžR. Girard, tout d'abord dans les dĂ©veloppements de Les secrets cachets depuis l'origine du monde,..., puis en rĂ©ponse Ă une critique faite de ceux-ci par .. dans la Revue, dialogue repris inđLe jugement de Salomon., le rĂ©cit biblique a forme judiciaire. Ce sont les parties qui nous parlent, comme sur les tableaux le Roi-Juge en position de balance nous regarde. En procĂ©dure et pour cerner ces Ă©lĂ©ments objectifs non pas du litige mais du dĂ©bat, ce sont les femmes. L’objet du litige n’est pas l’enfant mort dĂ©laissĂ© par sa mĂšre qui ne songe pas Ă l’ensevelir, pas mĂȘme Ă le couvrir, mais c’est l’enfant vivant qui, lui, ne peut parler puisqu’il est nĂ© dans la nuit. Ce sujet de la parole de l’enfant sera repris, et repris, et repris, notamment la question de savoir si d’une part dans le procĂšs de ceux qui se le disputent il pourrait lui-mĂȘme avoir son mot Ă dire, et s’il le disait faudrait-il considĂ©rer ce qu’il ditđ10Dans un rĂ©cit romanesque qui porte en profondeur sur cette question, đŽïžE. AbĂ©cassis, đDivorce Ă la française, 2024., ou s’il faut qu’un tiers, par exemple un mĂ©decin, parle pour lui.
La demanderesse, femme qui veut se saisir de l’enfant vivant, dĂ©veloppe devant le Juge un rĂ©cit bien construit. L’Ă©difice de fait est solide. Elle soutient qu’elle a donnĂ© naissance Ă son garçon mais que la femme qui vit avec elle dans la maison de prostitution qui engendrĂ© un garçon la mĂȘme nuit et dont l’enfant est mort Ă la naissance lui a dĂ©robĂ© : elle en rĂ©clame restitution. La dĂ©fenderesse n’a pas de rĂ©cit qui lui est propre. Elle dit simplement que c’est faux. Que c’est l’inverse qui s’est produit.
Comment savoir ce qui s’est passĂ© ? Le juge ne peut renvoyer la demanderesse à mieux se pourvoir, en indiquant souvent la juridiction appropriĂ©e que si l’obstacle consiste dans une incompĂ©tence juridictionnelle. L’on aurait pu dire qu’ici seul Dieu sait qui est la mĂšre, et plus encore qui est le pĂšre, d’un enfant, mais la fin de non-recevoir ne fĂ»t pas soulevĂ©e par la dĂ©fenderesse. Au contraire, sa dĂ©fense fĂ»t pauvre, disant que tout ce que disant son adversaire Ă©tait faux
9. Les difficultĂ©s probatoires du cas : l’obscuritĂ© de la nuit, la perte de crĂ©dibilitĂ© du fait de la prostitution, l’absence d’autonomie de la dĂ©nĂ©gation đĄÂ Les difficultĂ©s probatoires sont plusieurs ordres. Elles tiennent principalement dans l’objet de la preuve : le lien de maternitĂ© entre la femme et l’enfant. Si de l’AntiquitĂ© Ă nos jours l’on pose que la mĂšre est celle du ventre de laquelle sort l’enfant, c’est parce que le lien se voit et que la preuve en est ainsi aisĂ©e, ce qui ne fĂ»t jamais le cas pour le lien de paternitĂ©. Aujourd’hui, il faut bondir vers une autre dĂ©finition de la maternitĂ©, Ă savoir le dĂ©sir et la volontĂ© d’avoir un enfant, pour sortir du casse-tĂȘte probatoire qu’engendre la mise en distance de l’accouchement avec la preuve de la maternitĂ©. Mais en changeant le mode de preuve, plus aisĂ© puisqu’on produira la preuve du dĂ©sir par l’expression de celui-ci, la production d’un consentement, d’un contrat, d’une part l’on rend le lien maternel Ă©gal au lien paternel, d’autre part l’on peut Ă©tablir pour un mĂȘme enfant plusieurs liens de coparentalitĂ©, de comaternitĂ©, de tout ce que l’on dĂ©sire et de tout ce que l’on veut. Dans ce nouveau systĂšme, le Roi lĂ©gislateur donne raison aux multiples femmes, celles qui veulent plus fortement l’enfant l’emportant sur les plus faibles. Le seul Ă©lĂ©ment du tableau qui reste stable, c’est l’enfant nouveau-nĂ©, qui reste muet. Mais aujourd’hui, le Juge peut le couper en deux.
Dans le temps du rĂ©cit, oĂč le Juge cherche encore la vĂ©ritĂ© du lien maternel, la difficultĂ© est le manque de tĂ©moins car Ă un moment les deux enfants ont Ă©tĂ© substituĂ©s l’un Ă l’autre. A quel moment de la nuit, et comment ? Aucun tiers n’est lĂ pour le raconter, puisque les deux parturientes dormaient aprĂšs de leur enfant, l’une le protĂ©geant, l’autre l’Ă©crasant. C’est l’obscuritĂ© de la nuit qui fait obstacle et explique l’absence de moyens de preuve. Lorsque Carbonnier dĂ©signe la nuit comme espace de non-droitđ11đŽïžCarbonnier,đ L'hypothĂšse du non-droit, 1963., il prĂ©cise que le Droit s’en retire puisque tous les chats sont gris. Elles attendent le jour pour se battre et que le Juge les Ă©coute. De la nuit, il ne reste aucune preuve du lien rattachant soit Ă l’une soit Ă l’autre.
Une autre difficultĂ© probatoire, souvent soulignĂ©e, tient Ă l’absence de crĂ©dibilitĂ© des parties. Elles sont l’une et l’autre prostituĂ©es et les deux enfants sont nĂ©s dans un Ă©tablissement de prostitution. Les commentateurs soulignent souvent que si l’une avait eu « une situation honnĂȘte » alors sa parole aurait eu davantage de portĂ©e pour le Juge et elle aurait gagnĂ©. C’est une Ă©trange apprĂ©ciation. Car, sans mĂȘme se demander si la prostitution est une activitĂ© « mauvaise vie », sans mĂȘme aller dans une analyse psychosociale qui consiste Ă penser qu’un juge qui lui a une activitĂ© honorable écoutera celle qui lui ressemble globalement davantage que celle qu’il dĂ©sapprouve, c’est Ă -dire qu’il n’atteint jamais la distance qu’on requiert de luiđ12Sur le lien entre l'impartialitĂ©, la distance et la mĂ©thode du procĂšs, đŽïžM.-A. Frison-Roche, L'impartialitĂ© du juge, 2019, si la prostitution ĂŽte donc la crĂ©dibilitĂ© Ă la victime, thĂšme de beaucoup de rĂ©cit, ici cela n’entre pas en considĂ©ration puisque l’une et l’autre ont cette activitĂ©-lĂ . Cela rejoint plutĂŽt la premiĂšre question probatoire : la prostitution remplit encore difficile la recherche du pĂšre, auquel dans ce litige oĂč c’est la « propriĂ©té » de l’enfant qui est recherchĂ©e celui-ci aurait Ă©tĂ© sans doute rendu au pĂšre, son lĂ©gitime propriĂ©taiređ13Sur l'apprĂ©hension du nouveau-nĂ© comme objet de propriĂ©tĂ©, notamment en droit romain, et la persistance de cette conception, đŽđ»F.TerrĂ©, đL'enfant de l'esclave. Droit et gĂ©nĂ©tique, 1992..
Enfin, la derniĂšre difficultĂ© probatoire tient dans l’absence de dĂ©bat. En effet, celui qui se dĂ©fend se contente de dire que tout ce que raconte la premiĂšre est faux. Elle n’allĂšgue pas de nouveaux faits, elle n’apporte pas de nouvelles preuves. Elle nie. Elle ne peut sans doute faire que cela car le stratagĂšme de la voleuse d’enfant a consistĂ© Ă non seulement lui prendre son nouveau-nĂ© mais encore Ă voler son propre rĂ©cit : par avance construire une histoire oĂč celle qui vole se prĂ©sente comme la victime, et dit que l’enfant dĂ©cĂ©dĂ© est celle de l’autre et non le sien, que l’autre femme l’a malmenĂ© et lui a pris son enfant. La prĂ©mĂ©dition a consistĂ© Ă s’emparer non seulement de l’enfant convoitĂ© mais encore du rĂ©cit que devait raconter en dĂ©fense la mĂšre de l’enfant vivant ainsi dĂ©pouillĂ©e, de sorte que celle-ci n’a plus rien Ă dire. De dĂ©bat, il ne peut plus y en avoir. La dĂ©fendĂ©resse ne peut plus que dire « ce n’est pas vrai » et se taire.
Il y a donc un aporie probatoiređ14Sur la possibilitĂ© de faire alors jouer la technique probatoire du risque de preuve, v. infra....
II. MĂME UN ROI NE PEUT ASSURER LA RĂUSSITE DU STRATAGĂME PROBATOIRE
9. Puissance du Roi, dĂ©tenant lâimperiumđĄÂ â Comment par son imperium de Roi Salomon va-t-il permettre au Juge Salomon de rendre la Justice, câest-Ă -dire dâattribuer Ă chacun ce qui lui revient15Ce qui fait ainsi rejoindre le Droit et lâĂthique. Cette dĂ©finition de la Justice par Aristote dans le livre V de lâĂthique Ă Nicomaque a Ă©tĂ© reprise et dĂ©veloppĂ©e notamment par Michel Villey (v. par ex. đPhilosophie du droit. DĂ©finitions et fins du droit, 1984, reprint  2001)., câest-Ă -dire dâattribuer lâenfant vivant Ă la mĂšre de lâenfant vivant et de restituer la dĂ©pouille de lâenfant mort Ă la mĂšre de lâenfant mort ? La justice la plus pure est tautologique : la mĂšre sera dĂ©clarĂ©e mĂšre et cela suffira pour tout. Il nây aura aucune consolation pour la mĂšre de lâenfant qui pĂ©rit. Il nây a pas que la loi qui est dure, le jugement juste lâest aussi.
Par nature les mesures dâinstruction peuvent ĂȘtre trĂšs violentes. Il est remarquable que les commentaires de ce litige civil empruntent tous au vocabulaire du Droit pĂ©nal, parlant de plainte, de culpabilitĂ©, dâaccusation, etc. Ici, ordre est donnĂ© de tuer un enfant, dont la naissance datant de quelques heures atteste lâinnocence. Mais toutes les mesures dâinstructions sont violentes, y compris en matiĂšre civile, quâil sâagisse de saisir de documents, dâentrer dans des lieux privĂ©s, etc., notamment pour la constitution de preuves in futurum.
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10. Lâimpuissance du Roi, la vĂ©ritĂ© nâĂ©tant pas dans les entrailles des enfantsđĄMais Ă supposer que les ordres Ă©mis soient toujours exĂ©cutĂ©s, encore faut-il que leur exĂ©cution produise lâeffet que lâon attend dâune mesure dâinstruction : lâapparition de la vĂ©ritĂ©. Tandis que le premier enfant est mort par Ă©touffement causĂ© par sa propre mĂšre, la vĂ©ritĂ© serait censĂ©e ainsi sortir du ventre coupĂ© en deux de lâenfant survivant. Lâon crut si longtemps que lâon pouvait Ă ce point lire dans les entrailles que lâon sacrifia tant dâĂȘtres vivants, y compris humains, afin de lire la vĂ©ritĂ© des choses, prĂ©sentes et futures. Mais Salomon est un Roi sage, qui nâĂ©ventre pas ses semblables pour accroĂźtre sa connaissance et ne prĂ©tend le faire que pour mieux lire dans les reins et les cĆurs des deux litigantes. Comme chacun le sait, ayant lu ou Ă©coutĂ© le conte, câest un stratagĂšme qui est bĂąti sous couvert dâordre Ă©mis.
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11. Lâheureux stratagĂšme intelligence du Roi, modĂšle pour chacunđĄÂ Le Roi nâa jamais eu lâintention dâexercer son imperium contre celui des deux nouveau-nĂ©s qui survĂ©cut Ă la rapacitĂ© maternelle dont lâincurie causa la mort du premier, lâenfant dĂ©sormais convoitĂ© Ă©tant vivant parce quâil nâa pas Ă©tĂ© Ă©touffĂ© dans la nuit par le poids de lâindiffĂ©rence de celle qui sâendormit sur lâautre. Lâordre nâest Ă©mis que pour ĂȘtre interrompu par la mĂšre qui sâinsurge et se sacrifie pour que son fils ne le soit pas : son  propre sacrifice peut arrĂȘter celui de son fils. Il sâagit dâun « heureux stratagĂšme », de ceux qui ne sont pas faits pour tromper afin que le vice lâemporte mais de ceux qui sont Ă©laborĂ©s afin que lâordre revienne16Sur la notion dâheureux stratagĂšme, tel quâon le trouve chez Marivaud, v. par ex. đŽđ»S. Marchand, đQuelques hypothĂšses sur la ruse marivaudienne, Sorbonne, 2012, 15 p. Il y a du Marivaux dans cette histoire. Le Roi fait donc preuve dâintelligence17Au sens de « cĆur intelligent », notion Ă laquelle se rĂ©fĂšre par ailleurs la lĂ©gende de Salomon, don que lui aurait accordĂ© prĂ©cĂ©demment Dieu. V. dans ce sens đŽđ»J. T. Godbout, « Le jugement de Salomon », prĂ©c. p. 49. V. infra n° 14 et s., si lâon dĂ©finit celle-ci non pas comme lâaptitude Ă stocker des informations disponibles et Ă les corrĂ©ler, puisquâici lâinformation recherchĂ©e (qui est la mĂšre ?) nâest pas disponible, mais comme lâaptitude dâun ĂȘtre humain Ă sâadapter Ă une situation en choisissant des moyens dâaction en fonction des circonstances18Sur cette question, v. par ex. đŽđ»S. Dehaene (dir.), Formes de lâintelligence, CollĂšge de France, oct. 2025..
Sa mesure dâinstruction nâĂ©tait quâune feinte pour provoquer celle qui dĂ©tient la vĂ©ritĂ©, le cri du cĆur permettant au lien maternel dâapparaĂźtre ainsi. Mais sâil est vrai que les rois de naissance peuvent aussi ĂȘtre intelligents, lâintelligence nâest ni une condition de leur titre ni leur apanage. Le modĂšle de la RĂ©publique, voire celui du marchĂ©, conduit Ă attribuer le pouvoir aux ĂȘtres humains aptes Ă adopter le comportement adĂ©quat Ă la situation par le moyen dâaction dâoĂč il rĂ©sultera la solution, ici la dĂ©couverte de la vĂ©ritĂ©. Cette qualitĂ© pratique, qui est commune Ă tous les ĂȘtres humains, nâest pas mĂȘme celle du scientifique, peut-ĂȘtre celle de lâentrepreneur, mais de celui qui tend un piĂšge Ă celle qui ne veut que possĂ©der lâenfant et envisage aussi sans faillir la mort de celui-lĂ . Il nâest pas besoin dâĂȘtre Roi pour procĂ©der ainsi, il suffit de connaĂźtre lâĂąme humaine et ce dĂ©sir de propriĂ©tĂ© que lâadulte a parfois sur lâenfant, lequel nâĂ©tant que la projection inerte dâun « projet ».
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12. Lâheureux stratagĂšme probatoire est-il reproductible ? Ăvolution du systĂšme probatoiređĄÂ Il est pourtant bien singulier que nul ne fasse reproche Ă Salomon dâavoir agi ainsi, puisquâil a menti, par « astuce ». Imagine-t-on quâun titulaire du pouvoir de contrainte donne un ordre par exemple dâemprisonner une personne ou de la priver dâun droit essentiel, une personne dont lâinnocence serait aussi incontestable que celle du nouveau-nĂ©, afin quâune autre personne manifeste la vĂ©ritĂ© Ă seule fin de sauver la premiĂšre ?
Cela est tentant, lâon rapporte que parfois cela se fait. Mais en Droit, lâon sait que les ruses et stratagĂšmes, ressorts frĂ©quents de la comĂ©die de mĆurs et du marivaudage, sont des techniques probatoires qui, si elles sont autorisĂ©es dans le Droit amĂ©ricain, sont en principe interdites en Droit français. Mais le principe de loyautĂ© est aujourdâhui battu en brĂšche non seulement lorsque la preuve a Ă©tĂ© obtenue dâune façon dĂ©loyale par la partie qui peut ainsi conforter son allĂ©gation mais encore lorsquâil sâagit des autoritĂ©s publiques qui peuvent utiliser les renseignements fournis par des informateurs, des signaleurs, les agents des autoritĂ©s de rĂ©gulation pouvant prendre la forme de visiteurs-mystĂšre pour tester le comportement des organisateurs quâils supervisent. Lâon pourrait considĂ©rer que « lâheureux stratagĂšme probatoire », exercice dâintelligence pour que la vĂ©ritĂ© soit accessible, serait entrĂ© par principe dans notre systĂšme juridique.
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13. Le malheur de lâordre probatoire exĂ©cutoiređĄMais ce stratagĂšme nâa Ă©tĂ© ici « heureux » que parce que la mĂšre prĂ©fĂšra son enfant Ă elle-mĂȘme : que serait-il advenu si cette prĂ©somption du fait de lâhomme, ici du fait du Roi, nâavait pas fonctionné ? Le Roi aurait-il eu le temps dâarrĂȘter le glaive dont il avait lui-mĂȘme dĂ©clenchĂ© le mouvement ? Le temps quâil observe le mutisme des deux femmes et quâil voit le glaive sâabattre, le souffle du second enfant se serait-il Ă©teint ? Car une mesure dâinstruction par nature sâexĂ©cute.
III â LâENFANT INNOCENT SACRIFIE SI SA MERE N’AVAIT PAS ĂTĂ VERTUEUSE
14. Le don prĂ©coce de la « sagesse divine »đĄLe rĂ©cit insiste sur le fait que Salomon, en tant quâil est Roi puis en tant quâil est Juge, exprime la « sagesse divine », sagesse quâil reçut par ailleurs et prĂ©cocement par le don dâun « cĆur intelligent ». Il est aisĂ© Ă Dieu dâĂȘtre sage puisquâil est toute connaissance et quâil peut donc frapper sans faillir, Ă©tant parfaitement juste. En affirmant que Salomon, en redonnant le nouveau-nĂ© Ă sa mĂšre et en se dĂ©tournant de celle qui nâavait aucun lien avec celui-ci, avait en lui la « sagesse divine », le rĂ©cit indique quâil a statuĂ© comme peut le faire celui qui, comme Dieu, sait la vĂ©ritĂ© des choses, ici la vĂ©ritĂ© du lien maternel, ce qui coĂŻncide avec lâobjet de la dispute qui se rĂ©duit Ă ce lien-lĂ , ce qui permet dâĂȘtre parfaitement juste. Tout cela nâest possible que parce que Dieu a donnĂ© Ă Salomon, alors quâil Ă©tait encore presque enfant, un « cĆur intelligent »19Le « cĆur » est ici Ă prendre dans son sens grec du « tumos » câest-Ă -dire dâĂ©nergie, celle qui caractĂ©rise la jeunesse. Cette Ă©nergie se retrouve dans la puissance du Roi Ă donner un ordre. Un « cĆur intelligent » est celui qui est requis du Juge lorsquâil met en Ă©tat un litige dans lequel se dĂ©chaine violences et passions., câest-Ă -dire une aptitude Ă distinguer le bien du mal pour discerner le vrai du faux et faire triompher la vie sur la mort20Sur cette dialectique, v. đŽđ»A. WĂ©nin, « Le jugement de Salomon », prĂ©c..
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15. La primautĂ© de la sagesse de la mĂšre, face au pari du Roi et Ă lâindiffĂ©rence de lâautre partieđĄMais sauf Ă ce que Dieu ait parlĂ© Ă sa place et lui ait indiquĂ© qui Ă©tait la mĂšre de lâenfant, Salomon ne lâa su que par lâheureux dĂ©nouement de son stratagĂšme : câest donc la sagesse de la mĂšre qui a permis au Roi de gagner son pari21Comme lâexpose đŽđ»Jacques T. Godbout se rĂ©fĂ©rant Ă lâamour maternel, « Salomon a fait le pari du don » (« Le jugement de Salomon », prĂ©c., p. 48).. Sâil avait perdu son pari, et que lâordre probatoire avait Ă©tĂ© exĂ©cutĂ©, lâenfant aurait Ă©tĂ© exĂ©cutĂ©, dans lâindiffĂ©rence de lâautre partie. Câest donc la sagesse de la mĂšre, qui se sacrifia pour que son enfant vive, qui aurait mĂ©ritĂ© dâĂȘtre couronnĂ©e par les peintres et ceux qui racontent lâhistoire. Mais dâelle, lâon ne parle guĂšre. Lâon ne saura pas mĂȘme son nom. Ce nâĂ©tait quâune femme, prostituĂ©e parmi toutes les autres.
Si elle nâavait pas Ă©tĂ© remarquablement sage, dĂ©jĂ sacrifiĂ©e par une sociĂ©tĂ© qui la rĂ©duit Ă servir les voyageurs qui passent, malmenĂ©e par sa compagne dâinfortune qui la traĂźne devant un juge pour lui ravir son enfant, quâaurait fait le Roi ? Aurait-il pu encore ĂȘtre juste, lui qui sans elle ne pouvait plus ĂȘtre sage ?
IV â SI LA VĂRITE LUI AVAIT ĂCHAPPĂ, QU’AURAIT PU FAIRE LE JUGE SALOMON POUR ÄTRE JUSTE ?Â
16. Pour ĂȘtre juste, rĂ©tracter la mesure dâinstructionđĄÂ Lâon peut imaginer quâĂ la place du Roi immobile comme la balance, câest alors un Roi prompt qui est requis, pour quâil reprenne son ordre qui, voyant deux femmes immobiles et muettes attendant que lâenfant soit tranchĂ© et comprenant que sa ruse nâavait donc pas fonctionnĂ©, aurait interrompu lâexĂ©cution de son ordre. Il se serait rĂ©tractĂ©. Or, si lâon a en mĂ©moire les principes des articles 146 et 147 du Code de procĂ©dure civile, en premier lieu, en aucun cas une mesure dâinstruction ne peut ĂȘtre ordonnĂ©e en vue de supplĂ©er la carence de la partie dans lâadministration de la preuve. Or, la demanderesse nâapporte aucun Ă©lĂ©ment de preuve qui vienne Ă©tayer son propos. Or, tout est « invĂ©rifiable »22Dans ce sens, A. WĂ©nin, « Le roi, la femme et la sagesse », prĂ©c., p. 34.. En second lieu, le juge devant limiter le choix de la mesure Ă ce qui est suffisant pour la solution du litige, en sâattachant Ă retenir ce qui est le plus simple et le moins onĂ©reux, si trancher lâenfant en deux est simple et peu coĂ»teux si on en reste Ă la perspective dâune telle violence, en revanche si lâheureux stratagĂšme devait dĂ©gĂ©nĂ©rer en exĂ©cution, la mort est au-delĂ de ce qui est « suffisant » pour la solution du litige. Cela justifierait en Droit lâarrĂȘt de lâordre probatoire.
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17. Pour ĂȘtre juste, requalifier la demande portĂ©e devant le jugeđĄÂ Comme le montre RenĂ© Girard, lâallĂ©gation des deux femmes nâest pas identique. Câest dâailleurs pour cela que la vĂ©ritĂ© pourra apparaĂźtre dâelle-mĂȘme. La seconde demande la prĂ©servation de lâenfant, la premiĂšre demande lâappropriation de lâenfant. Câest ainsi que lâamour maternel, qui « parle de lui-mĂȘme », apparaĂźt comme une sorte de partie Ă lâinstant, dĂ©signant la seconde comme mĂšre, ce dont le Roi prend acte, lui permettant de juger justement, grĂące au « cĆur intelligent » que lui a donnĂ© Dieu. Salomon peut ainsi requalifier la demande portĂ©e devant lui : la demanderesse a construit une demande dâappropriation de lâenfant comme objet de dĂ©sir23Ce que RenĂ© Girard exprime Ă travers la notion de violence du dĂ©sir mimĂ©tique.. Le juge a, selon lâarticle 12 du Code de procĂ©dure civile, le pouvoir de redonner leur exacte qualification aux situations et aux prĂ©tentions. Le faisant, il peut rejeter une telle demande parce quâun enfant, sujet de droit, nâest pas un objet dâappropriation. Il pourrait encore sans avoir Ă Ă©tablir un lien de maternitĂ© Ă lâĂ©gard de quiconque dĂ©signer une personne apte Ă prendre soin de lâenfant, par exemple la dĂ©fenderesse.
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18. Pour ĂȘtre juste, dĂ©signer le titulaire du risque de preuveđĄÂ Salomon pourrait encore, du seul fait quâil est Juge, ĂȘtre juste alors mĂȘme quâil nâaurait pas recouru Ă lâheureux stratagĂšme que lâimperium de son statut de Roi en posant que le moyen de preuve auquel il avait songĂ© Ă©choue car il peut coĂ»ter la vie Ă un ĂȘtre humain24V. supra n° 16.. En effet, mĂȘme sâil peut revenir au juge de rechercher lui-mĂȘme la vĂ©ritĂ©, par exemple parce que le lien de filiation est une institution politique majeure qui ancre les personnes dans le groupe social et ne peut ĂȘtre laissĂ© Ă la seule disponibilitĂ© des parties, la charge de preuve pouvant reposer sur les Ă©paules du Roi, câest encore Ă celle qui sâest prĂ©sentĂ©e devant celui-ci en allĂ©guant un tel lien entre elle et lâenfant de supporter le risque de preuve25V. par ex. Th. le Bars, « De la thĂ©orie gĂ©nĂ©rale des charges de la preuve et de lâallĂ©gation Ă la thĂ©orie globale des risques processuels », in đMĂ©langes en honneur de Gilles Goubeaux, Dalloz-LGDJ, 2009, p. 319, les travaux de Gilles Goubeaux ayant Ă©tĂ© dĂ©cisifs pour dĂ©gager lâautonomie de la notion de « risque de preuve »., succombant donc dans ce procĂšs civil si le fait disputĂ© nâest pas Ă©tabli.
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19. Les moyens dâĂȘtre juste sans connaĂźtre la vĂ©ritĂ©đĄÂ Lâon mesure donc que si Salomon nâavait Ă©tĂ© que Juge, sans ĂȘtre Roi, nâavait pu sembler ordonner de trancher lâenfant, il aurait encore pu ĂȘtre juste. En renonçant Ă Ă©tablir la filiation maternelle de ce nouveau-nĂ© sans pĂšre et survivant de cette nuit sans tĂ©moin, par exemple en le confiant Ă qui semblait le plus apte Ă lâĂ©duquer avec soin et dĂ©vouement, câest-Ă -dire celle qui se soucie de lui, quâelle soit ou non sa mĂšre. Car il peut aussi y avoir des mĂšres qui ne sont pas attentionnĂ©es. Et parfois la Justice et la VĂ©ritĂ© ne se donnent pas la main.
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Conclusion : MAITRISER LA VIOLENCE ET LA PASSION DE LA VÄRITÄ ET DU DROITÂ
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20. La sagesse, la justice et la passion de la vĂ©ritĂ©đĄSi lâon a une lecture moins confiante du rĂ©cit, et lâon sâappuie  moins sur lâĂ©pisode prĂ©cĂ©dent par lequel Dieu donna Ă Salomon enfant un « cĆur intelligent », forme de « sagesse divine » qui lui donna lâidĂ©e du « heureux stratagĂšme » par lequel lâamour maternel parla de lui-mĂȘme, la vĂ©ritĂ© apparut et la justice sâensuivit dâelle-mĂȘme, on peut estimer que celle qui criait le plus fort et avait capturĂ© le rĂ©cit de lâinnocente aurait sans doute gagnĂ©. Comme il ne faut pas exclure que lâenfant aurait pu ĂȘtre tranchĂ©. Ă chaque instant, il sâen faut de peu pour le pire nâarrive. Sans doute parce que lâaddition de la passion de la vĂ©ritĂ© peut mener parties et juges Ă une grande violence. Surtout si elle peut sâappuyer sur ce que Carbonnier dĂ©signe avec distance comme la « passion du droit »26đŽđ»J. Carbonnier, đDroit et passion du droit sous la Ve RĂ©publique, 1995.. Il faut se garder aussi de ces passions-lĂ .
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- terme choisi par le Musée du Louvre pour décrire le tableau qu'en fßt Poussin.
- đŽïžM.-A. Frison-Roche, La part du gracieux dans le traitement juridictionnel de la compliance, 2026.
- Ainsi đŽïžAndré WĂ©nin, souligne : "dans le langage courant, un "jugement de Salomon" est un verdict qui renvoie dos Ă dos les parties et met fin de la sorte au litige confus qui les oppose quand bien mĂȘme ce doit ĂȘtre au mĂ©pris de la justice"(đLe roi, la femme et la sagesse. Une lecture de 1 Rois 3, 16-28, 1998, p.29)
- Livre des Rois, I, 3, 16-28.Â
- L'on se souvient de la définition de la Justice par Confucius, justice par laquelle l'ordre revient dans le Royaume : il faut appeler la mÚre mÚre et le fils fils.
- đŽïžW.A.M. Beuken, đNo Wise King without a Wise Woman (I Kings iii 16-28), citĂ© par AndrĂ© WĂ©nin đLe roi, la femme et la sagesse. Une lecture de 1 Rois 3, 16-28, 1998)
- đŽïžE. AbĂ©cassis, đJustice Ă la française, 2024.
- đŽïžM.-A. Frison-Roche, đ€Juger une situation familiale, une "obligation impossible", Dialogue avec Ăliette AbĂ©cassis autour de son roman Divorce Ă la française, 2025.
- đŽïžR. Girard, tout d'abord dans les dĂ©veloppements de Les secrets cachets depuis l'origine du monde,..., puis en rĂ©ponse Ă une critique faite de ceux-ci par .. dans la Revue, dialogue repris inđLe jugement de Salomon.
- Dans un rĂ©cit romanesque qui porte en profondeur sur cette question, đŽïžE. AbĂ©cassis, đDivorce Ă la française, 2024.
- đŽïžCarbonnier,đ L'hypothĂšse du non-droit, 1963.
- Sur le lien entre l'impartialitĂ©, la distance et la mĂ©thode du procĂšs, đŽïžM.-A. Frison-Roche, L'impartialitĂ© du juge, 2019
- Sur l'apprĂ©hension du nouveau-nĂ© comme objet de propriĂ©tĂ©, notamment en droit romain, et la persistance de cette conception, đŽđ»F.TerrĂ©, đL'enfant de l'esclave. Droit et gĂ©nĂ©tique, 1992.
- Sur la possibilité de faire alors jouer la technique probatoire du risque de preuve, v. infra...
- Ce qui fait ainsi rejoindre le Droit et lâĂthique. Cette dĂ©finition de la Justice par Aristote dans le livre V de lâĂthique Ă Nicomaque a Ă©tĂ© reprise et dĂ©veloppĂ©e notamment par Michel Villey (v. par ex. đPhilosophie du droit. DĂ©finitions et fins du droit, 1984, reprint  2001).
- Sur la notion dâheureux stratagĂšme, tel quâon le trouve chez Marivaud, v. par ex. đŽđ»S. Marchand, đQuelques hypothĂšses sur la ruse marivaudienne, Sorbonne, 2012, 15 p.
- Au sens de « cĆur intelligent », notion Ă laquelle se rĂ©fĂšre par ailleurs la lĂ©gende de Salomon, don que lui aurait accordĂ© prĂ©cĂ©demment Dieu. V. dans ce sens đŽđ»J. T. Godbout, « Le jugement de Salomon », prĂ©c. p. 49. V. infra n° 14 et s.
- Sur cette question, v. par ex. đŽđ»S. Dehaene (dir.), Formes de lâintelligence, CollĂšge de France, oct. 2025.
- Le « cĆur » est ici Ă prendre dans son sens grec du « tumos » câest-Ă -dire dâĂ©nergie, celle qui caractĂ©rise la jeunesse. Cette Ă©nergie se retrouve dans la puissance du Roi Ă donner un ordre. Un « cĆur intelligent » est celui qui est requis du Juge lorsquâil met en Ă©tat un litige dans lequel se dĂ©chaine violences et passions.
- Sur cette dialectique, v. đŽđ»A. WĂ©nin, « Le jugement de Salomon », prĂ©c.
- Comme lâexpose đŽđ»Jacques T. Godbout se rĂ©fĂ©rant Ă lâamour maternel, « Salomon a fait le pari du don » (« Le jugement de Salomon », prĂ©c., p. 48).
- Dans ce sens, A. Wénin, « Le roi, la femme et la sagesse », préc., p. 34.
- Ce que René Girard exprime à travers la notion de violence du désir mimétique.
- V. supra n° 16.
- V. par ex. Th. le Bars, « De la thĂ©orie gĂ©nĂ©rale des charges de la preuve et de lâallĂ©gation Ă la thĂ©orie globale des risques processuels », in đMĂ©langes en honneur de Gilles Goubeaux, Dalloz-LGDJ, 2009, p. 319, les travaux de Gilles Goubeaux ayant Ă©tĂ© dĂ©cisifs pour dĂ©gager lâautonomie de la notion de « risque de preuve ».
- đŽđ»J. Carbonnier, đDroit et passion du droit sous la Ve RĂ©publique, 1995.
- đïžConseil d'Etat, đLes rĂ©seaux sociaux. Enjeu et opportunitĂ©s pour la puissance publique, 2022.
- đïžConseil d'Etat, đLes rĂ©seaux sociaux. Enjeu et opportunitĂ©s pour la puissance publique, 2022.
- đïžConseil d'Etat, đLes rĂ©seaux sociaux. Enjeu et opportunitĂ©s pour la puissance publique, 2022.
- đïžConseil d'Etat, đLes rĂ©seaux sociaux. Enjeu et opportunitĂ©s pour la puissance publique, 2022.
- R. Girard, ....
Voir par la suite,  đŽïžAndré WĂ©nin, đLe roi, la femme et la sagesse. Une lecture de 1 Rois 3, 16-28, 1998. L'auteur reprend les analyses de J. Vasse et de R. Girard. - đŽïžW.A.M. Beuken, đNo Wise King without a Wise Woman (I Kings iii 16-28), citĂ© par AndrĂ© WĂ©nin đLe roi, la femme et la sagesse. Une lecture de 1 Rois 3, 16-28, 1998, p.29)
- Dans un rĂ©cit romanesque qui porte en profondeur sur cette question, E. AbĂ©cassis, Divorce Ă la française,Â
- đŽïžCarbonnier,đ L'hypothĂšse du non-droit, 1963.
- đŽïžM.-A. Frison-Roche, L'impartialitĂ© du juge, 2019
- Sur ce terrain juridique lĂ , v. đŽđ»F.TerrĂ©, đL'enfant de l'esclave. Droit et gĂ©nĂ©tique, 1992.
- Sur la possibilité de faire alors jouer la technique probatoire du risque de preuve, v. infra...
- Ainsi đŽïžAndré WĂ©nin, souligne : "dans le langage courant, un "jugement de Salomon" est un verdict qui renvoie dos Ă dos les parties et met fin de la sorte au litige confus qui les oppose quand bien mĂȘme ce doit ĂȘtre au mĂ©pris de la justice"(đLe roi, la femme et la sagesse. Une lecture de 1 Rois 3, 16-28, 1998)